Une fois n'est pas coutume, on trouvera en seconde position la création (française) de la soirée – une façon de l'insérer à la manière d'un étrange et sombre bijou dans un écrin postromantique. Ce concerto pour violoncelle "Outscape" de Pascal Dusapin rejoint les ors de Garnier après avoir connu les honneurs d'une création mondiale à Chicago en mai dernier, toujours interprété par la jeune soliste Alisa Weilerstein. Œuvre bien plus inspirée que son alter ego pour violon, Outscape développe un langage très visuel, fait de gestes et de traces sonores, aux confins d'un théâtre d'images.
Sous-tendue par une unique note vibrée, le rideau s'ouvre sur un grand geste soliste avec l'ombre portée d'une tenue à la clarinette basse et des coupures stridentes de claves, rapidement relayées par le piccolo. Dans cette ambiance de jungle musicale entre Conrad et Kipling, le violoncelle se plie et ondule en interaction avec un fond orchestral tantôt complice, tantôt rebelle. Cette écriture se reflète dans le modèle avoué du "devenir animal" deleuzien, conférant à cette œuvre une fonction d'éthologie facétieuse et fascinante. Les figures ambiguës des bois répondent aux battuto et sul ponticello de l'archet soliste – rares incursions dans un panel de mode de jeu relativement peu spectaculaire.
Avec insistance, Dusapin met en valeur la tension continue et le climat vénéneux rehaussé de cuivres en notes courtes et écrasées. Parcourue de longs et lents crescendos menaçants, la pièce fait la part belle au discours soliste en doubles notes furieuses dans lequel on admire l'opulence du grain et la virtuosité magistrale d'Alisa Weilerstein. Il y a un brio remarquable dans cette lutte à mort entre la présence centrale du violoncelle et les figures giratoires que dessine l'orchestre, tel un rite primitif qui se conclut par un long étirement final.
Noyé dans un généreux tremolo séminal de contrebasses, le célèbre Do-sol-do du Zarathustra de Richard Strauss émerge tel un prolongement aux primitivismes d'Outscape. L'attention portée à la subtilité du phrasé fait de la direction de Susanna Mälkki un modèle admirable d'équilibre et de nuance – précieux passeport pour ce voyage dans cet assemblage de thèmes additionnels autant qu'addictifs. Les musiciens de l'orchestre de l'Opéra de Paris répondent avec générosité et engagement aux sollicitations de la battue qui réclame une urgence et une motricité remarquable dans De l'aspiration suprême. Le ressac et les vertiges des joies et des passions contrastent avec l'attendrissement du Chant du tombeau, mais sans une longueur d'archet excessive qui donnerait dans le Viennois façon carte postale ou l'imitation d'un modèle Karajan/Reiner. Tout ici plaide en faveur d'une extrême transparence des équilibres, depuis les éclaboussures d'accords furibards jusqu'aux acmés qui ponctuent ce poème symphonique.
Nul doute que les interventions impeccables du trompettiste Nicolas Chatenet éclairent le Convalescent de ponctuations sans doute plus inspirées que les phylactères périlleux d'Eric Lacrouts dans le Chant de la danse, section légèrement en deçà des cimes environnantes. L'élévation des cordes dans la conclusion confère à l'irisation des timbres et des textures une infinie douceur, avec cette propension de l'orchestre à jouer sous la ligne de flottaison qui distingue la progression du piano au triple piano, pour donner à cette suspension un merveilleux éclat.
J'ai passé aussi une très étonnante et très tonique soirée.