En duo encore et une fois de plus rivaux, Spyres et Brownlee se jouent admirablement des vocalises, écarts et sauts d’octaves qui émaillent leur confrontation dans Ricciardo e Zoraide « Donala a questo core » suivi par « Teco or sara », faisant presque oublier la faiblesse de la partition. Même si avant eux Rockwell Blake et Chris Merritt avaient redonné vie de manière phénoménale à ces ouvrages oubliés, dans les années quatre-vingt, Spyres et Brownlee n’essaient pas de lutter contre les souvenirs, car ils ont écouté leurs prédécesseurs et retenus leurs leçons. Cela est flagrant dans le trio de La donna del lago « Qual pena in me gia desta » auquel il manque sans doute l’excitation de la scène pour vraiment faire se lever l’auditeur de son fauteuil… et plus encore dans la longue scène d’Armida où les trois ténors se disputent avec aplomb les plus extravagantes fioritures, la palme de la riche grammaire rossinienne revenant au Rinaldo de Spyres dont le style, la vélocité et l’interminable souffle suscitent l’admiration. Donné à Paris en 1826, Le siège de Corinthe – remaniement de Maometto II écrit six ans plus tôt pour Naples – est l’un des rares opéras de Rossini à avoir été confié aux ténors Louis et Adolphe Nourritt, père et fils à la ville. Lawrence Brownlee campe ici un fier et tempétueux Néoclès à la technique irréprochable, dans la scène « Grand Dieu, faut-il qu’un peuple qui t’adore », Spyres s’affichant brillamment dans la figure du père de Pamyra, Cléomène, qui répudie sa fille avant de se réconcilier avec elle dans le magnifique trio « Céleste providence », chanté dans un français superbe (par Tara Erraught également), moment de paix de courte durée, la mort venant mettre un terme à ces émouvantes retrouvailles.
Un disque à écouter sans limite, qui devrait être prescrit par tous les médecins pour adoucir cette seconde vague de réclusion obligée, avant de retrouver, si tout va bien, ces deux collègues en concert à Paris au Théâtre des Champs-Elysées, le 21 janvier 2021