Proche de cette musique qui l’accompagne depuis son enfance et de ces poèmes dont il a su s’entourer et s’imprégner, Kaufmann a la culture du lied, comme d’autres celle de l’oratorio. Là où la scène lui permet de développer un personnage sur la longueur, la mélodie lui impose de raconter une histoire en quelques minutes seulement et cela ne lui fait pas peur. L’exercice est effrayant, mais les plus grands qui s’y sont illustrés avant lui, de Schwarzkopf à Fischer-Dieskau en passant par Prey, Seefried ou Wunderlich, partageaient les mêmes aptitudes seuls avec leurs pianistes, face à un public réel (en salle) ou virtuel (en studio). Pour cette « Selige Stunde » le duo Kaufmann/Deutsch a puisé dans le vaste vivier de la mélodie allemande, prenant ici des hits, là des raretés. Schubert, présent à quatre reprises tout de même, sort gagnant avec en ouverture un « Musensohn » plein d’allant, quasi fanfaronnant, une « Forelle » spirituelle, un « Wandrers Nachtlied II » susurré, mais surtout une divine berceuse chantée sur un fil de voix prêt à se casser, « Der Jüngling an der Quelle ». Sa manière de détacher chaque syllabe pour les faire claquer « Adelaïde », la netteté de l’articulation « Zärtliche Liebe » les deux de Beethoven, ce chant à fleur de lèvres qui fut longtemps l’apanage de Fischer-Dieskau (« Es muss ein Wunderbares sein » de Liszt) procurent d’irrésistibles sensations auditives. Le « Still wie die Nacht » de l’inconnu Carl Bohm, pianiste et compositeur né en 1844 et mort en 1920, sur un beau poème traditionnel d’amour éperdu, lui permet de chanter à plein poumons et d’alterner cette vaillance avec le « Wiegenlied » de Brahms poétique et éthéré, le « Mondnacht » immatériel signé Schumann, ou plus loin avec le « Da unten im Tale » toujours de Brahms, interprété de la façon la plus simple et naturelle qui soit. La mélodie de Zemlinski qui donne son nom à l’album est superbe, comme celle de Tchaïkovski « Nur wer die Sehnsucht kennt » sur un texte de Goethe, également utilisé par Wolf (Mignon II), mais le ténor touche au sublime dans « Allerseelen » de Strauss où chaque intonation ajoute à la qualité de l’expression et renforce les douloureuses évocations du passé que se remémore le narrateur avec la phrase répétée « Wie einst in Mai ». Adepte de Schubert nous l’avons dit, dont il lui reste à aborder le « Schwanengesang » et de Schumann dont il ne peut masquer la proximité, Wolf ne devrait plus lui résister longtemps ; car l’écoute des deux mélodies choisies dans ce recueil, « Verschwiegene Liebe » et « Verborgenheit » ne laissent planer aucun doute sur la merveilleuse symbiose entre l’interprète et le compositeur. Inspiré par la puissance des textes et la précision maniaque et pénétrante de cette musique – admirablement rendue comme l’ensemble de cet album par Helmut Deutsch, pianiste et magicien du son hors pair – Jonas Kaufmann devrait explorer le monde de Wolf en solitaire pour faire oublier son décevant Italienisches Liederbuch avec Diana Damrau (Emi 2018). Dépouillé enfin de tous les attributs de son pouvoir, de sa capacité à émouvoir et du théâtre qu’il est capable de convoquer par la seule beauté de sa voix et de son timbre unique, le ténor, soutenu par son accompagnateur fétiche, avance puis semble disparaitre au loin « Seul dans son ciel, dans son amour et dans son chant » sur les derniers accords du « Ich bin der Welt abhanden gekommen » extraits des Rückert-Lieder de Mahler, suffocants de beauté. Un disque incontournable.