Touchantes, profondes et mystérieuses, ces pages n’auront aucun mal à s’imposer et à perpétuer le souvenir de leur auteur, à qui des éditeurs peu scrupuleux attribueront d’ailleurs pendant longtemps de nombreuses œuvres qui n’étaient pas de sa main, prolongeant ainsi jusqu’à nous sa postérité.
Que Christophe Rousset ait eu envie de remettre ce chef‑d’œuvre sur le métier vingt ans après une version publiée chez Decca, n’est pas surprenant. Aussi réussie soit-elle, sa première approche n’était pas sans défaut en raison des instruments angéliques mais exempts d’émotions et quelque peu distants, d’Andreas Scholl et de Barbara Bonney. Le choix de Sandrine Piau et de Christopher Lowrey, duo d’artistes autrement plus sensible est un atout de taille. Avec son timbre séraphique aux reflets satinés, la soprano française traduit comme personne la souffrance, la rage ou le désespoir de la Mère pleurant la mort de son fils, et si l’on admire l’émission d’une pureté immaculée du « Vidit suum dulcem Natum », l’interprète sait se montrer engagée grâce à une voix aujourd’hui plus étoffée dans le duo « Sancta Mater, istud agas ». Le contre-ténor peine parfois dans le bas du registre, mais pour diaphane que sonne son organe, celui-ci a de la chair et s’unit magnifiquement à celui de sa complice. Tissant avec la plus grande délicatesse une toile orchestrale aux couleurs changeantes et aux accents tantôt mouillés de larmes, tantôt enflammés, Christophe Rousset obtient de ses Talens lyriques un accompagnement où la densité se conjugue à la cohésion. Fort de cette belle maturité, le chef compète ce nouvel album par un remarquable Salve Regina de Porpora où tout l’art de diseuse de Sandrine Piau se déploie dans une suite de superbes encorbellement vocaux, suivi par un Beatus vir moins inspiré, signé Leonardo Leo, abordé avec une relative froideur par Christopher Lowrey, mais d’une tenue et d’une exigence sans faille.