L'ambitieux 5e concerto grosso de Schnittke est pris tout à fait au sérieux par l'ensemble des protagonistes. Il est incertain que le concerto soit aussi grosso que d'autres du compositeur, avec son piano caché qui ne se manifeste que par des espèces d'irruptions oraculaires (d'une efficacité théâtrale incontestable) à la fin de chaque mouvement, la dernière exagérant de façon prévisible l'esthétique soviétique tardive de la dépression nostalgique stylisée et vaguement cinématographique (se maintenant, tout de même, comme souvent avec Schnittke, au-dessus des trivialités mélodiques et harmoniques de la 7e Symphonie de Silvestrov que l'orchestre jouait le mois dernier). L'implication de l'orchestre rend semble-t-il justice à la grande densité de la pâte orchestrale, la partition se rapprochant parfois d'une symphonie avec violon obligé. Dans ce rôle alternant avec des cadences tortueuses plus conventionnelles, Vadim Gluzman donne de sa personne et parvient à convaincre que l'oeuvre comporte un véritable enjeu, même dans ses aspects un peu kitsch. Si ce caractère est certain, au moins la complexité de l'écriture ne se résume-t-elle pas à des jeux de collages de matériau et de juxtapositions de langages en forme de semi-pastiche : l'ambition d'un propos unitaire existe et se fait sentir. Inscrivant la prestation d'ensemble dans la tradition concertante, Gluzman nous gratifie d'une sarabande de la partita en ré mineur, ce qui est bien entendu proscrit par le Code pénal, le Code général des impôts ainsi que la Convention de Genève.
L'ambition d'un propos unitaire, s'agissant de la 1e de Brahms, n'est pas si évidente à satisfaire par l'interprète, même muni d'une expérience avancée et de phalanges de prestige. L'excellence dans la réalisation est courante ici, la transcendance particulièrement rare. On peut l'expliquer, classiquement, par la prévalence marquée de conventions d'interprétation devenues plus ou moins automatiques, molles, routinières, voire zombies, ainsi qu'à l'image choisie par un médiatique anthropologue à propos du peuple conservateur, rural et catholique du ponant. Au début de notre théâtre de boulevard présidentiel, côté cour, un candidat qui depuis a connu quelques déconvenues parvenait triomphalement à remobiliser ceux-ci, grâce à une force oratoire que d'aucuns avaient sous-estimé : il finissait alors tous ses discours en scandant d'une belle voix grave : "Foncez vers la grandeur !". Personne ne savait ce que ça voulait dire, et aujourd'hui tout le monde sait que ça ne voulait rien dire, mais sur le plan esthétique, ça avait de l'allure ! Parce que cela allait droit à une idée, certes purement formelle, mais simple, et belle.
S'ajoutent le fait qu'ici les partisans d'un dépoussiérage par la réduction des effectifs et l'aération des textures, le resserrement des phrasés et le recours à un instrumentarium verdoyant, n'ont jamais convaincu grand monde. Le besoin de clarification, de naturel, de spontanéité, en somme de fraîcheur de regard porté sur le monument, n'en reste pas moins réel. Parmi bien des grands noms, je n'avais guère de grand souvenir, à ce jour, que de Dohnanyi, dans son infini sagesse, lors de son intégrale avec le Philharmonia au TCE.
Sans être aussi immensément marquants, les mouvements centraux ne montrent guère de faiblesses, ce qui prolonge l'exploit tant la chose est peu commune encore. Seule le tout début du II manque d'une légère aération de texture pour créer un climat suffisamment défini. L'acoustique du nouvel auditorium, nette mais si peu propice à l'intimité, au recueillement ou à la solennité, n'y aide pas. Dans l'irrésistible arabesque prolongeant le second thème, j'ai le souvenir d'un instant de poésie infinie offert en 2012 par le duo d'Hélène Devilleneuve et Nicolas Baldeyrou aux hautbois et clarinette. Les deux, qui feraient le bonheur de n'importe quel orchestre de luxe du monde, officient de nouveau, et se relaient avec la même grâce, mais la magie opère moins qu'à Pleyel : ce n'est manifestement par de leur fait. La suite sera en revanche mieux tenue que sous la baguette de Dudamel (qui, sobre et raffinée, était pourtant à son meilleur ce soir-là). La séquence concertante finale convainc par son peu de caractère concertant, rendant justice à l'écriture d'orgue violon-hautbois-cor. Le III est le plus difficile à réussir sans la signature sonore d'un orchestre d'exception, mais le Philhar fait mieux que se défendre ici, préservant les équilibres de textures si délicats du crescendo central, évitant la trivialité à défaut de parvenir à une grandeur nostalgique absolue. Les cordes restent un peu en deçà de ce qu'il est possible de réaliser en puissance de phrasé, les bois sont, eux impeccables. Il faut bien, même si c'est devenu proverbial, tresser une énième couronne à Devilleneuve, qui dans cette partition plus riche que toute autre, peut-être, en longues phrases de hautbois (et pas que solo), est d'une générosité et d'un rayonnement indescriptible, de tous les instants, notamment dans le finale, qui ne contient peut-être pas les traits le plus lyriques pour l'instrument, mais où certains d'entre eux ont la responsabilité de toute la continuité du discours, comme cette ligne faisant le lien entre la deuxième et la troisième idée, où la barre de mesure s'abolit, et où la liberté passionnée et l'éloquence rhétorique ne font plus qu'une.
Franck mène la grande barque de ce finale en père tranquille, avec un métier qui, bien que l'on s'y soit habitué, laisse encore stupéfait, à une semaine de son 38e anniversaire. Il laisse simplement s'ébrouer l'expression dans un espace qu'il habite, qu'il balise de certitudes simples. Le largamente du début de la réexposition s'observe justement dans l'expression apaisée d'un vaste for intérieur, plutôt que dans un alanguissement pâteux. L'imitation de fugue ne se voit en rien sollicitée, de fouetté et excessivement velléitaire comme trop souvent, et, dans sa clarté des respiration naturelle, se fait classique, belle comme l'antique. Dans l'état d'esprit au moins, on songe aux grands maîtres de cette manière hautaine, hellénistique, romantique sens germanique premier, du style et de la forme – Böhm, Sanderling… On va droit à l'essentiel, qui est la grandeur, et on y parvient sereinement. Longue vie !