Cette semi-déception est compensée par la splendide 4e de Brahms qui suit. On se doit certes d’en mentionner l’entame catastrophique, provoquée par l’entrée intempestive du hautbois, avec un bon temps d’avance : Devilleneuve entraînant avec son autorité habituelle toute la petite harmonie avec elle, il s’ensuit dix interminables mesures de contrepoint en forme de collage kagélien, pendant lesquelles les cordes courent désespérément après des bois fermement accrochés à leur avance. Une telle erreur surprend d’autant que cette symphonie a probablement été la plus jouée récemment par l’orchestre, quatre exécutions en sept ans avant celle de Janowski (Honeck, Dudamel, Chung, Saraste). Cela relève certes de l’anecdote tant ce genre d’incident est rare, en particulier avec un orchestre de ce professionnalisme, et prend presque un tour plus amusant dans le cas d’une oeuvre aussi emblématique de la figure de Brahms The Progressive instituée par Schoenberg. L’effet de décalage met curieusement en valeur le caractère réflexif et abstrait de l’écriture, sa façon patiente de tourner le regard autour des faces du matériau pour aboutir à une sorte de vision objective de l’idée musicale – cette préfiguration de l’écriture moderniste viennoise qui fit parler, au sujet de cette symphonie, de bruits des rouages à Wittgenstein. C’est la dimension avant-gardiste et urbaine que flattait particulièrement Vladimir Jurowski lors de la passionnante lecture radiographiée qu’il en avait donné il y a quelques années avec le London Philharmonic. Le paradoxe est que la vision de Janowski se situe dans la veine inverse, et rend justice à la polarité opposée de cette musique, ce que Wittgenstein voyait comme le trait kellérien de Brahms, son caractère enraciné, communautaire, ancré dans un univers vieil allemand, provincial, artisanal et religieux, mêlant imagerie populaire et exaltation romantique. Porté par le souffle des cordes, en effectif conquérant (au moins 16–14–10–10‑8), mais profitant d’une articulation nette et d’une pulsation inexorable, l’orchestre développe progressivement un imaginaire sonore remarquable d’intégrité et de force, qui fait songer à ceux imposés en leurs temps par un Konwitschny ou un Kempe à leurs orchestres, dans ce répertoire. Janowski a développé profils sonores nuancés selon les différents orchestres qu'il a manié ces dernières années, mais ce qu'on entend ici rappelle surtout celui sur lequel il a sans le doute le plus imprimé sa marque avant de le céder à… Jurowski : le RSO Berlin. Des cordes, de l’épaisseur, de la compacité, de la puissance, sans effet de magma ni de legato complaisant : mais du souffle, tantôt glacial, tantôt brûlant. Dans la multitude d’interprétations données à Paris ces dernières années, peu ont choisi aussi franchement cette approche plus difficile qu’il n’y paraît, sinon dans une certaine mesure Christoph von Dohnanyi, Yuri Temirkanov et, déjà avec l’OPRF, Manfred Honeck. Janowski y ajoute indéniablement une touche personnelle en conciliant, en particulier dans les deux premiers mouvements, la robustesse rythmique avec des tempos assez retenus. Les arêtes ne sont pas dans les plans, généralement fondus, mais dans l’articulation, les levées et prises d’appuis, surtout celle des basses. L’âpreté et les frottements harmoniques ne sont, de la sorte, pas gommés, mais perçus au niveau de la texture même plutôt qu’à celui du contrepoint.
Une grande 4e de Brahms s’annonce toujours par une grande coda du premier mouvement, coda qui, à raison de sa longueur et sa richesse, n’est pas si souvent réussie, trop d’intensité ayant été libérée en amont. La grande trouvaille de Janowski consiste ici à ralentir légèrement là où tant se laissent entraîner par une fâcheuse assimilation excitation/accélération. Ainsi, au commencement de la coda, l’effet de décomposition impitoyable du contrepoint à deux voix produit un effet extraordinaire d’impériosité, et un changement soudaine de climat unifiant superbement les séquences et leur logique cumulative. Le II bénéficie de ces mêmes vertus artisanales de concentration sur la force de choses simples – le rythme, le mètre, l’accent, et la profondeur du son. Dépourvu de fioritures, et sans doute un peu de poésie (le choral intimiste des cordes et les solos successifs de bois sont joués tout droit, forcément), le mouvement avance d’un unique souffle sans se départir de la couleur sombre et orageuse de la fin de l’allegro – . L’orchestre est flatté dans sa propension à jouer un peu au-dessus des dynamiques, mais cela s’intègre avec naturel à une esthétique générale qui n’est pas là, précisément, pour se soucier de ce genre de détails – c’est même un aspect de sa cohérence interne. On goûte un peu moins cette esthétique dans le troisième mouvement, d’une puissance certaine mais manquant de charme et de rebond. La passacaille fonctionne bien mieux, même si il y manque, pour sûr, un aspect de la modernité : celui de la distance, la froideur inquiétante de la désarticulation dans l’articulation. Mais dans la catégorie des langues de feu dévastant tout sur leur passage et aboutissant à une espèce d’effondrement, le geste ne manque pas d’allure. Le travail sur l’intégration générale des plans dans le phrasé et la texture se révèle payant, par exemple dans les var. IX‑X et XIX-XX. La leçon commune aux trois oeuvres proposées est que dans chaque grand texte moderniste se trouvent les ressources pour inscrire l’interprétation dans une dimension de tradition, une grandeur austère en nourrissant d’autres.