L’orchestre s’attaque en effet à deux œuvres symphoniques majeures inspirées du même thème : l’ouverture-fantaisie Roméo et Juliette de Tchaïkovski, et des extraits du ballet Roméo et Juliette de Prokofiev. Bien que composées avec quelques décennies d’écart, les deux pièces sont d’une même expressivité, d’une même économie et clarté dans le traitement des thèmes qui en font d’excellentes portes d’entrée dans le grand répertoire russe pour un jeune orchestre. Les partitions ont également le grand avantage de mettre autant à l’honneur de grands tutti qui demandent aux musiciens de jouer avec un même souffle, et de nombreux solos qui vont mettre en valeur les différents pupitres et certains musiciens.
Créée en 1869 puis révisée en 1870 et 1880 – c’est d’ailleurs cette troisième version qui est toujours préférée – l’ouverture-fantaisie Roméo et Juliette de Tchaïkovski est une partition d’une très belle concision, structurée autour de trois thèmes seulement mais qui illustrent remarquablement leur objet : un premier thème qui évoque Frère Laurent – une sorte de choral introduit par la clarinette et le basson –, un deuxième thème consacré à la rivalité entre les Capulet et les Montaigu – à grands renforts de questions-réponses entre les cordes et les bois et de coups de cymbale –, et enfin le thème de Roméo et Juliette, d’un lyrisme débordant. Le compositeur construit donc un arc narratif clair, qui permet des contrastes aisés en termes d’atmosphères et de couleurs et où les grandes lignes romantiques succèdent à des passages plus syncopés et rythmiquement déchaînés.
Si le Verbier Festival Junior Orchestra laisse tout d’abord craindre un son un peu sec, et si on se demande s’il parviendra à déployer toutes ses forces pour assumer le lyrisme de la partition, on est rapidement assez convaincus par les cordes et plus particulièrement par les violoncelles et les contrebasses qui prennent en charge avec autorité les phrasés et emmènent l’orchestre avec eux. Les violons font preuve d’une belle homogénéité et de belles intentions, et les altos trouvent l’occasion de se faire entendre dans le thème de Roméo. Ce sont surtout les vents et les cuivres qui déçoivent ici, trop en retrait, un peu passifs par rapport aux cordes alors qu’ils ont tant à apporter aux couleurs de la partition. Mais James Gaffigan a l’intelligence de ne pas tenir trop fermement son orchestre, de le laisser respirer et s’exprimer – avec ses défauts et ses limites certes. Sans faire peser de pression sur les musiciens, il les accompagne et les mène vers le meilleur de ce qu’ils peuvent donner en termes d’expression. On a connu cet orchestre avec un niveau plus élevé lors des éditions précédentes, mais l’ensemble reste cohérent et James Gaffigan semble prendre plaisir à mettre en valeur ces jeunes musiciens.
La suite extraite de Roméo et Juliette de Prokofiev a confirmé ce que l’interprétation de Tchaïkovski avait laissé présager : des cordes assez solides et un son chaleureux dans les tutti, mais des vents qui manquent toujours d’impact et d’assurance. Ce sont surtout les cuivres qui sont mis à mal ici, notamment dans la « Danse des chevaliers » prise à un tempo trop vif pour eux : ils sont derrière l’orchestre et pas toujours justes ni précis. La partition est d’une telle richesse expressive qu’on regrette que James Gaffigan ne soit pas allé plus loin dans la narration, qu’il n’ait pas davantage mis en valeur l’action. Mais il a su donner de réelles impulsions rythmiques à sa direction qui ont permis de faire entendre les audaces de la partition, et le chef possède une manière de diriger extrêmement efficace pour insuffler une énergie et un esprit particuliers aux différents mouvements de la suite.
C’est donc un concert au programme extrêmement cohérent qui nous a été présenté et qui a permis de faire entendre de jeunes musiciens d’orchestre, avec des faiblesses certes ; mais ils sont aussi à Verbier pour apprendre, et les prochains concerts du festival leur laisseront sans doute l’occasion d’être de plus en plus assurés et libérés dans leur jeu, avec un peu plus de temps pour se connaître et jouer ensemble.