Le Festival d’Aix est obligé par son histoire à inscrire régulièrement Mozart et notamment Don Giovanni dans sa programmation, et Mozart à Aix, c’est le Théâtre de l’Archevêché. Oserais-je dire que le parfum d’Aix se respire là, sous le ciel de Provence, plus que dans ce blockhaus glacial (signé Gregotti) du Grand Théâtre de Provence, qui n’a de Provence que le nom. Le Théâtre du jeu de Paume, l’hôtel Maynier d’Oppède et l’Archevêché pourraient suffire à donner Aix ses odeurs et son caractère.
Cette année, c’est Jean-François Sivadier qui s’y colle, et on sait que Don Giovanni est l’une de ces œuvres ardues à mettre en scène : tant de grands noms s’y sont brûlés, comme Strehler (à la Scala) ou Chéreau (à Salzbourg), qui ne signèrent peut-être pas là leurs plus grandes mises en scène. Il y a sept ans, Tcherniakov prenait comme souvent à revers le mythe, dans un lourd décor de salon bourgeois. Sivadier nous propose en revanche la légèreté, un Mozart de tréteaux (décor d’Alexandre de Dardel) , scène ouverte, tables de maquillages autour du plateau nu, avec des décors minimalistes : cintres auxquels est accroché un rideau d’or, mur de scène couvert de plâtre auquel un ouvrier d’attaquera pour creuser une statue gigantesque du commandeur, et où va être inscrit le pas très original « Libertà ». Acteurs, figurants et chanteurs apparaissent à vue, échangeant avec les spectateurs y compris avant la reprise de l’entracte : on nous montre (ou on nous fait le coup de…?) la « coolitude » du théâtre en train de se faire, un théâtre qui se veut jeune et détendu, on est dans le théâtre dans le théâtre, un peu comme dans Carmen, un peu comme dans Pinocchio, et dans le minimalisme scénique, comme chez Bellorini dans Erismena. Esthétique de l’espace vide, merci Brook.
Ne voilà pas non plus que les ampoules de Bellorini font des émules, plus luxueuses ici, soufflées à Murano (léger oui, mais chic) signées Philippe Berthomé figurant les conquêtes inépuisables du héros. C’est dire aussi que nous sommes dans une esthétique de l’époque, pas forcément originale, mais séduisante.
Ce travail se laisse voir, très agréablement, sans réussir cependant à convaincre totalement, avec l’impression qu’il passera. Dans notre quête donjuanesque du Don Giovanni définitif, qui vaut bien le catalogue de Leporello, cette production très respectable sera une parmi d’autres.
Nahuel di Pierro en Leporello a un peu le même problème de projection : la voix, toute en couleurs, avec une rare expressivité, un très joli timbre, est néanmoins courte : l’air du catalogue, très ciselé et bien dit, n’a pas vraiment le volume qui s’impose. C’est un défaut de cet artiste rencontré dans d’autres œuvres, mais le personnage est si vrai, avec ses clins d’œil au public, avec sa sveltesse en scène, avec son intelligence qu’il réussit à faire passer le volume au second plan. Un tel Leporello peut passer à l’Archevêché, mais ne passe pas dans une très grande salle (Scala, Bastille ou MET), et c’est bien dommage, parce que c’est un bel artiste.
Pavol Breslik, presque méconnaissable sous sa perruque, est un chanteur régulier et sa prestation est ici remarquable, dans un contexte où il n’a pas lui, à bouger tout le temps ni à être en représentation. C’est dommage pour un chanteur aussi engagé sur scène. Ottavio n’est pas un rôle où le jeu est facile, et tout est concentré dans le chant. La présence vocale, la projection, la couleur, tout y est, et c’est un joli Ottavio, n’a pas les nasalités ou les préciosités de certains, et qui garde une simplicité bienvenue dans l’expression. Breslic est l’un des meilleurs ténors lyriques aujourd’hui et il le montre encore.
Jolie découverte avec le Masetto de Kzrysztof Bączyk, qui a le physique du rôle (un très grand dadais qui domine tous les autres de sa taille) et surtout une belle voix chaude bien présente dans les ensembles, avec un timbre séduisant qui va très bien avec la Zerline de Julie Fuchs.
Enfin, un Commendatore jeune, David Leigh, plutôt vif, qui n’a pas vraiment le look de la statue, qu’il double d’ailleurs, tournant autour de Don Giovanni, et ne la lâchant pas trop souvent. On a moins l’habitude de ce genre de profil pour le rôle, mais la voix est séduisante, profonde et la jeunesse du timbre fait de ce Commendatore une (presque) antithèse de Don Giovanni, comme si un versant honorable de l’aristocratie. Un regard au miroir, tout noir (là où Don Giovanni est blond roux laiteux, vêtu de vêtements clairs). Sivadier en fait un personnage, et ce n’est pas si fréquent.
Du côté des femmes, dont l’allure retenue tranche avec celle complètement déconstruite de la plupart des hommes, le chant est dans l’ensemble incontestablement dominé, et plus contrôlé que du côté masculin – au moins des deux protagonistes. Isabel Leonard est Donna Elvira, goyesca, avec un beau chant, très contrôlé et très appliqué, mais peut-être un peu moins habité pour Donna Elvira, qu’elle chante ici je crois pour la première fois. Il y a une vibration dans le personnage (qu’une Ann Murray ou bien sûr une Kiri Te Kanawa, l’Elvira de ma jeunesse et de mon éternité savaient si bien habiter) qui n’est pas rendue ici suffisamment, même s’il y a de beaux moments. Sivadier en fait une amoureuse retenue, plus retenue que dans certaines productions. Elle garde donc une distance là où on aimerait entendre un peu plus le désir, malgré tout, même si la scène avec Leporello au second acte est réussie.
Ensuite et enfin, Eleonora Buratto, qui est d’abord une vraie voix, imposante, présente, techniquement sans failles, elle aussi une chanteuse d’avenir, et pas seulement dans Mozart. Elle a la distance et la légère froideur dominée de Donna Anna, elle fait sentir les émotions retenues, a un sens de l’expression abouti, et une belle intelligence du texte. Dans un rôle qui a été longtemps dominé par les chanteuses germaniques ou anglo-saxonnes, on est heureux de voir arriver une italienne, un vrai soprano lyrique, d’expérience consommée dans La Contesssa, et qui va sans doute devenir une Anna très réclamée et sans doute un future Fiordiligi.
Comme on le voit, une distribution, avec ses contrastes, qui reste de bon, et souvent de très bon niveau. Mais il reste que l’engagement général est dû non seulement à la mise en scène, mais aussi et peut-être surtout à la fosse, c’est à dire à jérémie Rhorer et à son Cercle de l’Harmonie.
Autant Le Nozze di Figaro sur cette même scène en 2012 ne m’avaient pas vraiment convaincu, autant ce Don Giovanni « all’acqua pazza », vivace, sautillant, bouillonnant, m’a vraiment plu, parce que la direction colle exactement à l’esprit de la mise en scène, que tout est en place, que Rhorer suit les chanteurs avec précision et fait palpiter l’œuvre. Certes, mes goûts me portent vers un autre type de son, mais justement celui un peu sec du Cercle de l’Harmonie répond à une mise en scène qui ne s’embarrasse pas trop de sentiments et qui est tout dans l’agilité. On a donc une vraie cohérence entre scène et fosse, et un esprit de production qu’on peut ne pas partager, mais qui existe et qui donne à toute la soirée sa couleur. Un Don Giovanni de l’époque, un peu superficiel et tourbillonnant, acrobatique sur le plateau et à l’orchestre soutenu par le chœur des English Voices, bien présent.
Wolfgang Amadeus Mozart (1756 – 1791)
Dramma giocoso in due atti
Crée le 29 octobre 1787 au Théâtre des États de Prague
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Don Giovanni est sans doute l’une des œuvres fétiches d’Aix en Provence. Tout gosse, je regardais Gabriel Bacquier à la télévision évoluer dans les fameux décors de Cassandre. C’est ici la deuxième production de l’opéra de Mozart de l’ère Foccroule, après celle très contestée de Dimitri Tcherniakov. Plus consensuel, Jean-François Sivadier propose un Don Giovanni bondissant dans une ambiance de tréteaux qui n’est pas sans rappeler par moments Peter Brook, il y a 19 ans, et la musique bondit tout sous la baguette de Jérémie Rhorer, soutenant une distribution jeune qui marque un passage de génération.
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Cher Guy,
Merci pour cet article bien circonstancié qui rend un vibrant hommage, bien mérité, à Pavol Breslik. Tout comme vous, j'ai apprécié cette jeune génération de chanteuses et chanteurs tous plus talentueux les uns que les autres. Mise en scène un peu trop dynamique à mon goût accentuant trop le jeu d'acteurs au détriment du chant.
Cordialement à vous.