Dans un lit gigantesque posé de guingois sur les débris carbonisés évoquant tout à la fois un champ de bataille ou les débris d'une mystérieuse catastrophe, le tsar Dodon est le modèle parfait du roi fainéant. Ce noir-charbon souille les vêtements et chacun y patauge allègrement, sans qu'on puisse y voir d'autre symbole que celui d'un humour volontaire. Les personnages et les situations de ce récit n'étant pas si purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé peuvent difficilement passer pour fortuites… Libre à nous d'imaginer Nicolas II derrière ce potentat lassé des guerres et ne s'exprimant que par une série de caprices – caprices doublés d'une absolue cécité pour ce qui est des catastrophes qui pourraient subvenir. Incapable de gérer une situation qui semble de toute évidence lui échapper, un astrologue venu des confins de l'Orient lui propose l'intervention d'un précieux coq d'or qui, une fois installé sur le clocher de la cathédrale, servira de sirène d'alerte en cas de danger imminent.
La marque Pelly se retrouve dans un cast de belle tenue, à commencer par la sublime Svetlana Moskalenko ; Tsarine de Chémakhane à la beauté vénéneuse qui rappelle par certains aspects la reine Aelita du film de science-fiction soviétique de Yakov Protazanov. La voix est sensuelle et féline, avec des changements de registres à l'élasticité quasi-charnelle. Un rien embarrassé par une projection en berne dans la première partie, le Dodon de Vladimir Samsonov déploie dans le final un lyrisme et des couleurs remarquables. Yaroslav Abaimov est parfait d'abattage et de jonglerie vocale dans le rôle de l'astrologue, alternant voix de tête et passages héroïques. Moins expressive dans le rendu et les effets comiques, le Polkan de Mischa Schelomianski reste une solide référence en matière de présence vocale. On lui préfèrera l'Amelfa de Marina Pinchuk, piquante et revêche aux côtés de Dodon. Des lauriers en revanche pour les deux fils du tsar (Roman Shulakov et Jarosław Kitala), parfaits têtes à claques et bouffons histrioniques. Placée en coulisses, Inna Jeskova donne aux interventions du Coq d'Or des reliefs pétillants, parfaitement en phase avec la qualité de mime de l'actrice présente en scène.
Dirigé par le geste assez droit et univoque de Rani Calderon, l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy peine parfois à donner aux diaprures et à la moire de Rimsky-Korsakov suffisamment de profondeur et de chatoyance. En provenance de la Monnaie de Bruxelles, ce Coq d'Or reprend son envol pour le Teatro Real de Madrid en mai-juin prochains, avec une troisième distribution entièrement remaniée ; gageons que le public madrilène lui fera un triomphe.
La captation de la première bruxelloise est disponible sur :
http://www.theoperaplatform.eu/fr/opera/rimski-korsakov-le-coq-dor