Dans les nouveautés portées par l’œuvre, les grandes pages pour chœur très articulées qui racontent un événement comme la destruction de Prague, et révèlent une vision théâtrale novatrice. Les traits des personnages sont bien réussis, à commencer par le père, Massimiliano, à qui est réservé un grand air au troisième acte, avec une variété notable de solutions, dans le style majestueux typique des basses verdiennes. La figure du fils, Carlo, est romantique et inquiète, d’un côté nourrie d’idéaux enflammés, de l’autre traversée de regrets. Dans son rôle de méchant, l’autre fils Francesco présente une riche palette d’accents et de nuances. La protagoniste féminine, Amalia, est intéressante aussi parce qu’au fond, elle n’est pas aussi innocente, comme on le ressent dans sa première cavatine, légère dans la couleur musicale, mais très passionnelle dans le texte.
La mise en scène de Popolizio souligne fortement l’affrontement de tensions fortes et de troubles insatisfaits, dans l’esprit pré romantique, mais la plaçant dans un Moyen-âge aux contrastes acérés eu égard au cadre du XVIIIe de Schiller. La couleur d’ensemble est le gris, sans nuances, dans une scénographie crue, signée Sergio Tramonti avec des costumes de Silvia Aymonino, qui utilise l’espace sans meubles ni oripeaux variés, imposant l’emploi de ponts à des niveaux divers, qui soulignent la force de la musique.
C’est là qu’on reconnaît la leçon des mises en scène de Luca Ronconi 1, pour lesquelles espace et scène sont des moteurs importants de la tension dramaturgique. Cependant, on reste un peu perplexe devant la situation fréquente de Carlo sur une sorte de tribune qui va et vient depuis les coulisses. Une solution tarabiscotée qui voudrait souligner l’isolement de Carlo, mais qui finit inévitablement par rappeler le bastingage du Titanic d’où se penchaient Leonardo Di Caprio et Kate Winslet…
La direction de Roberto Abbado est somptueuse, elle souligne les couleurs marquées et fortes de la musique de Verdi, tout en mettant en valeur la riche palette de nuances offerte par cette partition de jeunesse. C’est déjà vrai dans le prélude avec le grand solo de violoncelle, et le chef milanais met en valeur les dynamiques et les couleurs avec une pénétration expressive marquée, en articulant avec clarté l’engrenage de moments pressants et d'autres plus lyriques. Abbado démontre aussi une grande attention aux qualités de l’orchestre et du chœur préparé par Roberto Gabbiani avec des résultats remarquables dans les équilibres entre fosse et scène, qui ont beaucoup contribué à la réussite de l’exécution et au rendu des voix solistes.
Des voix qui ont pleinement convaincu dans les divers personnages comme le Massimiliano de la basse Ricardo Zanellato, ou le Francesco d’Artur Ruciński, baryton extraordinaire dans le grand air délirant du quatrième acte. Amalia était confiée au jeune soprano Roberta Mantegna, un produit flatteur du Progetto Fabbrica, structure de formation de jeunes chanteurs de l’Opéra de Rome pour cultiver des voix nouvelles. En revanche, le Carlo du ténor Stefano Secco n’est pas aussi convaincant, il ne possède pas la richesse de timbre requise, ni une émission toujours ferme. Méritent aussi d’être cités les rôles de complément, tous de qualité, Saverio Fiore, Arminio, le Moser de Dario Russo, Pietro Picone comme Rolla. Succès chaleureux et unanime pour tous à la fin.
Notes [ + ]
| 1. | ↑ | dont Massimo Popolizio était un des acteurs favoris |