Ni citrouille-carrosse, ni rats et lézards, ni marraine-fée, ni pantoufle de vair… Théophile Gautier et d'autres spectateurs de la Cenerentola de Rossini ont eu raison de pointer dans le livret de Ferretti l'absence d'éléments qui participent au succès du conte de Perrault. En choisissant de réduire la part de féérique à la portion congrue, Ferretti laissait le champ libre à Rossini pour concentrer l'effet comique sur la complexité et la prolixité des situations bouffes. En un sens, le travail de mise en scène de Stefan Herheim cherche à illustrer cet écrin disparu mais il étend également sa Cenerentola à des dimensions sociales et psychologiques. Mieux qu'un succès : un tour de force.
Ce deus ex machina n'a pas simplement une vocation de déclencheur comique, il répond à l'infidélité du livret de Ferretti qui évacue un peu rapidement le personnage de la marraine-fée. Ce faisant, il donne une large place à la figure du père de Cenerentola. Musicalement très présent avec trois airs bouffes, Don Magnifico se confond ici avec la figure du compositeur en personne, quittant sa perruque pour enfiler le costume du personnage. Plus loin encore, c'est au tour du cortège des domestiques de multiplier, telle une obsession comique, l'image du Rossini version cliché Nadar. La précision des maquillages et des costumes d'Esther Bialas font mouche dès le premier coup d'œil ; la salle éclate de rire. Cette idée remarquable est empruntée à Jean-Pierre Ponnelle. Le français est le premier à avoir imaginé cette hilarante métamorphose rossinienne, non pas avec Don Magnifico mais avec le mystérieux et inquiétant Alidoro, au moment où il révèle sa véritable (ici surnaturelle) nature à Cenerentola.
Suivant le livret avec une précision remarquable, Herheim imagine (et montre) Rossini sur son nuage tantôt en Dieu le père (Alidoro : Là del ciel nell'arcano profondo), tantôt Jupiter ou encore démultiplié en un chœur de putti dans l'air spectaculaire de Don Ramiro (Sì, ritorvarla io giuro… Se fosse in grembo a Giove Io la ritroverò). Ce que montre la mise en scène de Herheim, c'est ce Rossini Dieu tout puissant, à la fois omniprésent sur scène et invisible car dissimulé sous les traits de Don Magnifico. Alidoro est montré en cardinal, ministre de ce Dieu d'opérette dont l'omnipotence se juge à la fausse barbe et au triangle de la Trinité au-dessus de sa tête. Dans les ensembles se lisent d'autres clins d'œil à Ponnelle, comme le réglage du chœur à qui Magnifico demande de rédiger sa nomination au titre de "sommelier surintendant des gobelets". D'une certaine manière, Herheim prolonge les découvertes de Ponnelle en surlignant notamment les conventions et les artifices d'une mise en scène d'opéra. Le jeu d'acteurs regorge de poses grandiloquentes liées à l'expression lyrique ou bien la manière dont les personnages se plient en deux, avançant la bouche en cul de poule pour quémander un baiser comme dans un film de Walt Disney. On notera dans les décors de Daniel Unger et Stephan Herheim des similitudes ceux de Ponnelle : Un goût prononcé pour les symétries et les enfilades constituées d'une succession de châssis tombant des cintres et imbriqués les uns dans les autres. Selon un principe déjà observé dans ses Meistersinger, Herheim joue avec ces cadres de cheminée pour créer un effet de loupe entre gigantisme ou petitesse. Brisant la symétrie centrale, les châssis pivotent sur eux-mêmes, révélant la tranche de livres géants ou bien l'intérieur d'une paisible chaumière. On crée un code dans la façon de ne rien dissimuler des artifices du théâtre, comme dans l'extraordinaire scène de la tempête où l'on voit les deux sœurs mises à contribution pour agiter ventilateurs et canons à fumée tandis qu'Alidoro ébranle une plaque de métal imitant les éclairs.
La plume de Rossini, c'est la baguette magique de Mickey dans Fantasia. Elle est le supplément de féérie que Ferretti n'avait pas retenu dans son livret. Quiconque la prend en main et l'agite, transforme les personnages en marionnettes et les scènes en numéro de cabaret. Le chariot de ménage se change en carrosse, Cenerentola sort de la cheminée avec à sa suite les autres personnages agitant des flammes. De la féérie à la critique sociale, il n'y a souvent qu'un pas. Dans la scène du banquet à la fin du premier acte, les personnages passent du statut de convives à celui de plat cuisiné. Ce sont leurs têtes qui apparaissent au milieu des assiettes quand les valets soulèvent les cloches et que les tables elles-mêmes se mettent à virevolter. La symbolique sociale est présente dans d'autres détails plus subtils comme le balai éponge qui sert à Don Magnifico (puis au chef d'orchestre !) de perruque aristocratique ou Cenerentola offrant un Tupperware et un Thermos de café à Alidoro. Les vidéos ne sont pas en reste, montrant une progéniture infinie d'angelots qui sortent du ventre d'une parturiente géante tandis que les cheminées fument à plein régime. Le jeu des costumes complète ce vocabulaire d'images sociales depuis le clinquant des paillettes Louis XIV et la couronne de Bacchus de Don Magnifico à la symétrie grandiloquente Dandini-Don Ramiro jusqu'aux robes et coiffures ridicules des deux sœurs. Alidoro est montré aux deux extrêmes des clichés religieux, depuis l'ermite de conte de fées au cardinal satanique qui fait brûler toute la troupe dans un brasier géant. Et l'héroïne ? Elle quitte sa robe de Cenerentola d'image d'Epinal (Corsage et taffetas en lambeaux…) pour une robe de princesse des mille-et-une nuits et retourne à sa blouse en Tergal. Le conte est terminé, le balai-éponge tombe du ciel, le rêve s'est envolé.