Si la modernité de Wozzeck provient en grande partie du fait que le livret ne juge pas le personnage et laisse en suspens toute tentative de lecture rationnelle ou clinique, le travail de McVicar transforme en crime passionnel un geste qui puise ses sources au-delà du personnage dans la perte de repère d'un monde sur le point de basculer dans le meurtre et la folie. Quand Karl Kraus voulait découvrir des abîmes sous des lieux communs, Georg Büchner avait déjà découvert un abîme sous un fait divers. En se bornant à ce fait divers, la mise en scène de David McVicar ne permet pas d'atteindre par capillarité au drame de l'humanité et par-delà à la finitude de l'existence et l'absurdité qui en résulte.
Le décor très simple est dominé par la présence imposante d'un monument aux morts planté au centre de la scène. Ce qui semble être le poing d'un soldat appelant conjointement à une résurrection mêlée d'insurrection, se dresse hors d'une vareuse sur laquelle on a déposé le casque du défunt. Ce poing rageur est le point de focalisation qui immuablement envoie et assène le même message d'un bout à l'autre de la soirée. Pas un bouton de guêtre ne manque aux uniformes et l'on imagine sans peine l'immense travail de documentation qu'il a fallu à McVicar et ses équipes pour parvenir à cette reconstitution méticuleuse. C'est quelque part entre Novencento de Bernardo Bertolucci et les Sentiers de la gloire de Staley Kubrick. Le découpage des tableaux est rythmé par un très long rideau blanc, maculé de moisissures, qui coulisse dans un bruit de déchirure métallique le long d'une longue tringle, déployé ou replié au pas de course par un machiniste invisible, au pas de course. Si le procédé cache mal sa redondance, il permet tout au moins d'éviter de pénibles changements à vue. Sur les côtés, de hauts murs décrépis sont recouverts de graffitis à la craie composés de cris de vengeance et de slogans dénonçant la faim et les injustices de la guerre. La foule des civils et des militaires vient se recueillir au pied du monument, éclate en sanglots à la lecture d'un nom – c'est une émotion naturaliste et édifiante, à la façon d'un tableau Jean-François Millet.
Par bonheur, la direction imposée par Stefan Blunier à la tête de l'Orchestre de la Suisse-Romande dégage des paysages sonores d'un étourdissant mélange d'âpreté et de contrastes. Les déflagrations des cuivres corrodent les détails à la manière d'une eau-forte, laissant à la petite harmonie le champ libre pour vitupérer avec des couleurs et des densités rarement entendues par le passé. La modestie de la fosse du Théâtre des Nations n'aura hélas pas permis de compléter des pupitres de cordes pour contrebalancer la puissance dynamique des vents.
Le plateau est très équilibré, avec le Wozzeck sonore et charnu de Mark Stone qui chante son rôle comme on exprimerait une idée fixe, avec une obsession quasi-monolithique. Face à lui, la vétérante Jennifer Larmore fait oublier quelques changements de registres assez périlleux par un engagement remarquable qui transforme le chant en un long abattage furieux. Très soigné de ligne et de timbre, le capitaine de Stephan Rügamer affronte les déraillements sulfureux de Tom Fox, Docteur Folamour en goguette. À mille lieues de cette présence venimeuse, l'impeccable et juvénile Andrès de Tansel Akzeybek fait merveille, tout comme la Margret de Dana Beth Miller qu'on aimerait entendre plus longuement, tandis que Charles Workman a le bon goût de ne pas surjouer la vilenie de son Tambourmajor pour le rendre fascinant.