Evghenyi Nikitin ne peut pas chanter Scarpia, la voix est trop claire, et surtout il n’est pas en capacité de chanter les aigus, il est couvert dans le Te Deum du premier acte, et n’arrive pas à la note pour les sei mia du deuxième acte, où la voix se casse, racle, déraille de manière spectaculaire et désagréable. Il soigne le phrasé pour les parties plus centrales, mais sa voix n’est pas adaptée au rôle, qui exige une puissance, un volume et une étendue de tessiture qu’il n’a pas. Il ne peut chanter Scarpia.
Marcelo Álvarez en Mario a toujours ce timbre clair et solaire qui enchante l’auditeur, mais son Mario manque d’investissement, de profondeur, de personnalité. C’est un Mario anonyme promené de théâtre en théâtre, sans grand intérêt interprétatif : si les aigus sont là, ils le sont en volume mais sans intensité, et systématiquement précédés d’un silence pour prendre le souffle qui nuit à la ligne de chant et au naturel de l’expression, ce qui est surprenant pour un ténor de ce niveau. Pour tout dire, il manque un engagement et une incarnation.
Kristine Opolais a les aigus, elle les darde, mais a‑t‑elle une ligne ? Le registre central n’est pas très soutenu et la prestation reste en deçà de ce qu’on peut attendre d’une Tosca et d’une chanteuse de sa réputation. Mal dirigée scéniquement, elle n’arrive pas à incarner le personnage et son Vissi d’arte reste quelconque, comme si les paroles ne sonnaient pas en elle et que le corps n’exprimait rien, même si elle joue…C’est une Tosca artificielle et peu incarnée, et surtout, pas vraiment bien chantée, elle n’est jamais hors d’elle, ni vraiment convaincante, et surtout, elle ne diffuse aucune émotion. Il est vrai aussi qu’elle n’est encouragée ni par la mise en scène, ni par les partenaires.
Ainsi aucun des trois ne donne l’impression de se livrer, mais d’être dans une sorte d’obligation à chanter, sans âme ni vraie chaleur : dans Puccini, c’est délétère.
Quant à la mise en scène, elle oscille entre le ridicule et le maladroit, voire le contresens : c’est le type même d’actualisation qui ne rajoute rien à l’œuvre, avec une utilisation de la vidéo complètement inutile et qui n’est qu’habillage sans faire percevoir d'espaces nouveaux à la signification.
L’arrivée de Scarpia change un peu les perspectives : il arrive vêtu de noir, avec une sorte d’insigne qui est la réplique de ce qu’on voit dans l’oculus de l’église…tous ses sbires sont vêtus de la même manière et tous portent une coiffure (perruque) blonde avec un catogan. Nous sommes donc dans un moment post-contemporain, un monde à la Orwell, un monde de matin brun aux mains d'une secte qui domine religieusement et politiquement le monde, l’église est celle de ladite secte, et le sacristain fait partie de cette société, métaphore moderne de la société vaticane du début du XIXème siècle… Dans ce monde, les hiérarques se permettent tout et la morale est élastique, d’où les tendances pédophiles affichées du sacristain.
Tosca apparaît comme une tache rouge, vêtue de rouge aux trois actes, le rouge passion, bien entendu, qui en fait le point de focalisation de la scène …pendant que seul Cavaradossi est à peu près le peintre de toujours, interchangeable dans toutes les Tosca du monde.
Une mise en scène censée nous montrer le monde totalitaire d’aujourd’hui ou celui que nous risquons de rencontrer demain, d’où toute morale est effacée, un monde de méchants universels où les bons sont condamnés, un monde glacial et laqué où le peuple est à la fois forcé d’obéir et d’adorer le Dieu des vainqueurs.
En réalité, rien de neuf : les éléments qui font Tosca sont là et c’est beaucoup de bruit pour rien. Philipp Himmelmann crée un contexte anecdotique qui n’ajoute rien à l’œuvre, qui l’affaiblit au contraire, car tous ces gadgets atténuent la force de l’histoire au lieu de lui donner du relief et du sens. Une mise en scène très traditionnelle a tout autant de force sinon plus et en dit tout autant sur le totalitarisme, les tortures policières et la surveillance. On pourrai suggérer à Philipp Himmelmann de jeter un coup d'oeil sur Avanti a lui tremava tutta Roma, un film de Carmine Gallone (1946) avec Anna Magnani et Tito Gobbi, qui n'est pas un chef d'oeuvre, mais en apprend tout autant sur le totalitarisme voire plus que ce travail inutile.
Au total une triste expérience, où à part la beauté intrinsèque des Berliner Philharmoniker entrainés malgré eux dans cette aventure, on ne voit pas quoi sauver.
Retransmis par Arte TV et Arte Concert le 17 avril à 20h15
Tout à fait d'accord.Kristine Opolais est très décevante.Faux tragique.Son glamour fascine certains mais pour moi celle qui demeure une grande dans ce rôle c'est LA CALLAS !