On a peine à se représenter aujourd'hui le succès du Domino noir de François-Esprit Auber, chef d'œuvre de l'opéra comique sous Louis-Philippe. La renommée de l'auteur de la Muette de Portici et Fra Diavolo doit malheureusement davantage à la RATP qu'aux directeurs de salles ; raison supplémentaire de féliciter Olivier Mantéi, actuel directeur de la salle Favart, d'avoir été à l'initiative d'une coproduction réunissant l'Opéra-Comique et l'Opéra Royal de Wallonie-Liège. Après plus de 1000 représentations dans les années qui suivirent la création le 2 décembre 1837, les intrigues amoureuses du Domino noir ne survécurent pas vraiment à la première Guerre mondiale. La Monarchie de Juillet tenait là un de ses plus purs joyaux lyriques, dans la brillante lignée des Rossini, Boieldieu et Halévy. Par une juste ironie du sort, c'est à Liège qu'il renaît aujourd'hui de ses cendres – alors même que la capitale wallonne l'avait accueilli dès 1838…
Le fantasme madrilène sert de cadre romantique à une action qui peut paraître bien mince aujourd'hui, surtout par la prolifération envahissante des stéréotypes. Juste après La Juive (1835) et Les Huguenots (1836), Eugène Scribe opère un retour à l'humour badin du Comte Ory (1828) et Fra Diavolo (1830). La maîtrise virtuose de l'art du vaudeville irrigue en profondeur ce Domino noir et permet, en partie seulement, d'en oublier les ficelles. Quoi de plus excitant pour un jeune premier (Horace de Massarena) que de faire la noce et vider un bol de punch ? Pour pimenter l'affaire, il faut que la jeune fille (Angèle de Olivarès) ne soit pas forcément disponible et – mieux encore – qu'elle soit promise au couvent. Il n'y a pas loin du voile au domino, comme elle le prouve lors de ses escapades nocturnes, fuyant sa cellule pour rejoindre les salons. Ajoutant à la symbolique érotique de la nonne volage la confusion des identités, Scribe joue également sur le registre de la satire sociale. On retrouve au deuxième acte la belle et mystérieuse aristocrate déguisée en paysanne aragonaise (accent compris) au service de sa "tante" gouvernante chez Juliano, l'ami d'Horace.
La partition d'Auber évoque parfois davantage le théâtre de boulevard que l'opéra comique, comme en témoignent les nombreuses scènes dialoguées qui sont autant de brèches dans lesquelles la scénographie trouve sa juste place. La scène de bal est assez bruyante, avec ces entrées et sorties incessantes et Auber remixé en musique techno, en opposition avec un dernier acte longuet avec chœurs de nonnes et quiproquos burlesques. Les encombrantes amourettes de Jacinthe et Gil Perez n'ont d'autre fonction que le déguisement d'Angèle et le vol des clés du couvent. Avait-on vraiment besoin d'un Gilles Vigneault en culotte de cuir et d'une gouvernante aux seins gonflés à l'hélium ?
À Cyrille Dubois (Horace) et Anne-Catherine Gillet (Angèle) revient l'essentiel d'un catalogue d'airs par ailleurs relativement réduit. La soprano belge domine son sujet dans Je suis sauvée chanté d'un seul souffle, avec une aisance et un babil quasi-chorégraphique. La voix est délicate et frissonne avec gourmandise une langueur amoureuse de bon aloi. Cyrille Dubois confirme avec brio l'atavisme d'une voix naturellement bouffe et élégante – qualités premières d'un rôle rendu relativement difficile par les rares occasions de briller. Le Juliano sonore de François Rougier cède en intérêt au rôle de Brigitte, brillamment ciselé par la voix gracile et pétillante d'Antoinette Dennefeld. Engoncée dans son loufoque costume, Marie Lenormand ne s'embarrasse pas de détails pour camper une Jacinthe à la projection pas toujours soignée. Laurent Kubla bougonne un Gil Perez prisonnier d'une couleur et d'une ligne fuligineuse. Le Lord Elfort de Laurent Montel montre d'éminent talents d'acteur mais le rôle est décidément trop mince vocalement…
Le geste énergique de Patrick Davin ne parvient pas à domestiquer totalement l'équilibre fosse-plateau qui souffre à plusieurs reprises de décalages notoires. L'Orchestre de l'Opéra royal de Wallonie-Liège se distingue par la précision des pupitres de cordes et des vents d'une grivoiserie et d'une gaité remarquables. Pour représentations données à Favart, l'Orchestre Philharmonique de Radio-France et le chœur Accentus viendront relever le défi de ce Domino en demi-teintes.