Créée durant la Ruhrtriennale dans le complexe industriel de la Gebläsehalle à Duisburg, ce Kein Licht fait escale à l'Opéra du Rhin avant de rejoindre Paris à la fin du mois. Objet d'une commande de l'Opéra Comique et lauréat du prix FEDORA – Rolf Liebermann, cette partition de Philippe Manoury vise rien de moins qu'à s'affranchir des clivages hiérarchiques traditionnels en inventant une forme intitulée Thinkspiel (allusion détournée au Singspiel mêlant théâtre et musique). Entre "jeu de la pensée" et "pensée en jeu" opère un théâtre de la revendication et du geste, porté à ébullition par un volumineux livret signé Elfriede Jelinek.
Ecrit à la suite de la catastrophe de Fukushima, le texte imagine une série de saynètes à l'intérieur desquelles des personnages échangent leurs impressions. Entre fusion, fission et effusion, un curieux matériau sentimental et intellectuel se délite en une réflexion croisée au sujet des politiques énergétiques et de la dépendance technologique qui mine nos existences de l'intérieur. Le flux verbeux engloutit rapidement toute velléité de théâtre sous une épaisseur sonore assez éloignée des subtilités musicales d'un Thomas Bernhardt, autre haut "bavard". La mise en scène de Nicolas Stemann envoie par le fond nombre d'intentions, mêmes anecdotiques ou embryonnaires. Ainsi ces projections stroboscopées de Trump, les interventions des êtres extra-terrestres ou cette scène avec la marionnette ATOMI qui sort d'un cercueil, sans qu'on sache au juste s'il faut en rire ou en pleurer.
Tandis que tout explose et que l'avenir de la terre est voué au pire, les chanteurs arpentent l'allée centrale dans une sorte de cérémonie délirante à la fois funèbre et funeste. Le sérieux ne dure jamais trop longtemps, tandis qu'on navigue à vue sur le fil étroit entre réflexion et comique. Enveloppés d'un scaphandre d'astronaute, les deux trublions s'envolent vers d'autres cieux qu'on imagine déjà propices à l'exploitation carnassière du système capitaliste décrié à maintes reprises dans le texte de Jelinek.
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Changement d'atmosphère le lendemain avec la création française de Ring (2016), premier volet de la trilogie Köln que Philippe Manoury compose à l'occasion de sa résidence à Cologne. La pièce est donnée dans l'acoustique assez brouillonne du Palais de la Musique et des congrès. L'orchestre du Gürzenich de Cologne est réparti en plusieurs groupes entourant un effectif plus "traditionnel" présent sur la scène. Le public pénètre dans la salle et perçoit ce qu'il croit être un orchestre qui répète. Nulle improvisation pourtant puisque les groupes interviennent à des moments très précis, réglés par des chiffres indicateurs. Lorsque François-Xavier Roth monte sur le podium, le flux gagne en intensité sans la salve d'applaudissements qui marque traditionnellement le début du concert. Puissamment brassée et pulsée, la musique de Manoury ne tourne pas le dos aux moyens volumétriques qu'offre un grand effectif philharmonique. Le fracas des percussions répond à la tension des cordes, sollicitées dans un ambitus peu aisé qui produit des textures nerveuses et agglutinantes. L'écriture exprime une dimension à la fois libre et savoureuse, à l'opposé des contraintes qui semblaient planer la veille sur Kein Licht.
C'est un sentiment hédoniste qui ressort d'une certaine manière à l'écoute de l'orchestration par Philippe Manoury du 3e mouvement de la Première Suite d'orchestre de Claude Debussy. Initialement écrite pour piano à quatre mains, il manquait à la version orchestrée de cette Suite ce dernier mouvement intitulé Rêve. Précédant de dix années le Prélude à l'Après-midi d'un Faune, on entend ici une très sage forme sonate aux contours encore très romantiques et lorgnant explicitement vers les harmonies du prélude de Parsifal. Hédonisme encore dans le Don Quichotte op.35 de Richard Strauss qui vient compléter la soirée de façon très étonnante. Cette pièce que Romain Rolland qualifiait de "plaisanterie musicale" est interprétée par le jeune violoncelliste Edgard Moreau dans le rôle éponyme et l'altiste Nathan Braude en Sancho Pança. En refusant de jouer des coudes pour dessiner son personnage à gros traits, Moreau joue sur une facette humoristique assez discrète et détaillée. L'orchestre occupe les premiers plans, piaffant d'impatience dans la scène des moulins à vents ou de la bataille contre les moutons ; libérant une brillance sans pareil dans les passages attendris (rencontre avec Dulcinée et mort de Don Quichotte). François-Xavier Roth imprime au poème symphonique une luminosité proche d'un Ravel ou d'un Saint-Saëns, avec une attention particulière aux arrière-plans et aux dialogues entre pupitres.
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